Fait-divers

- Comment est-ce qu'on peut faire mieux que ça? Tu veux bien me dire?
- Ecoute... Moi je ne peux pas te dire comment tu dois faire. Chacun sa façon. Si le chef exige que tu dois travailler mieux, travaille mieux! Tu dois obéir. Un point c'est tout.
- Je veux bien, mais je vois pas comment y arriver là...
- Pfff... Attends, regarde...


Retroussant les manches de sa veste, l'homme s'abaisse au dessus du corps et plonge ses mains dans les entrailles encore chaudes de ce qui était une femme trente minutes plus tôt. Puis avec un sourire de contentement, il extrait brutalement les organes internes et les viscères de la femme dans un bruit de succion écœurant. Son collègue ne sourcille pas et observe attentivement la scène.
- Tu vois, on doit tirer d'un coup sec, sinon l'effet n'est pas aussi précis, le sang ne marque pas de la même façon. Il ne faut jamais oublier que ce que nous faisons est important. Sans nous, ça ne serait pas pareil. Tu comprends? L'homme conclut sa phrase en étalant consciencieusement le gros intestin à côté de la tête de la victime. Puis en se relevant, il écrase de sa chaussure le foie et un rein désormais méconnaissables. Alors? Tu vois ce qu'il voulait dire ou pas? Il faut mettre du cœur à l'ouvrage.
Les deux hommes se retournent et se dirigent vers leur voiture garée à quelques intersections plus loin. La ville est silencieuse, seule la lumière de la lune et de quelques réverbères illuminent les rues obscures et glauques qu'ils traversent. Les odeurs transportées par le fleuve portent au cœur, peut-être même plus que celles de la scène qu'ils viennent de quitter.
Leurs silhouettes s'éloignent dans le brouillard.
Un garçon, qui dormait devant une porte, se redresse. Terrorisé, il observe fixement dans la direction où les gens sont partis. Puis, rassuré, il part à l'opposé. Il ne lui faut, malheureusement que quelques secondes pour tomber sur le cadavre de la jeune femme. Réprimant un haut le cœur, il continue de courir sans jeter un regard en arrière. Il n'y a pas de doutes, si les meurtriers le découvrent, il est mort. Et ce qu'il ne veut absolument pas, c'est savoir que son corps puisse être outragé de cette façon.
Il fuit, sans vraiment savoir où se rendre. Ce qu'il veut, c'est s'éloigner un maximum de la scène du crime.
Après plusieurs minutes de course effrénée dans les rues et les ruelles malfamées de la ville, il s'arrête enfin. Non loin de la Grande Place Impériale, il souffle. Les policiers sont nombreux par ici, et s'ils peuvent virer le moindre clochard qu'ils croisent, en contrepartie, pas un tueur n'oserait s'aventurer dans le secteur. Le but du jeu consiste donc à trouver un endroit où se glisser et où dormir le reste de la nuit.

Le lendemain, les deux hommes se retrouvent dans un poste de police. Ne se saluant pas lorsqu'ils se croisent, ils se dirigent chacun vers leur bureau. Le premier, celui qui hésitait la veille, est un jeune commissaire. Jeune, mais décidé à gravir au plus vite tous les échelons de la hiérarchie. L'autre, plus expérimenté, n'est qu'inspecteur. Il l'est depuis des années et a toujours refusé d'accepter les promotions qui lui étaient proposées.
Alors que le plus jeune des deux s'assoit, il reçoit un exemplaire du journal du jour. En première page, on peut lire "Le monstre a encore frappé! Les rues ne sont plus sures! La police est-elle dépassée?" Son visage trahit une certaine inquiétude tandis qu'il congédie la femme qui lui a apporté la nouvelle. Prenant son téléphone, il appelle son compagnon inspecteur.
Bobby! Venez ici tout de suite!
Bobby arrive rapidement et s'assoit face à son supérieur.
Commissaire O'Kall? Que puis-je pour vous?
Le commissaire ferme la porte de son bureau, non sans un regard anxieux vers les bureaux des policiers affairés à leurs tâches, mais susceptibles de lever les yeux vers eux.
- Pensez-vous qu'il ait prévu ça?
- Tu mettrais en doute sa capacité de jugement? Tu oserais croire qu'il ait pu nous embarqué dans cette histoire sans prévoir le moindre détail?
- Je ne sais pas. Je n'ai juste pas envie de perdre mon poste. J'ai peur que ça n'aille trop loin. Déjà les Tabloïds l'appellent l'artiste de la tripaille. Les reporters cherchent à décrocher la photo du crime qui sera la plus répugnante et qui fera vendre le plus. Soufflant un instant, de plus en plus blême, il pose la question que l'autre attendait. Est-ce qu'on ne pourrait pas tout arrêter maintenant?
- Je m'y attendais... Ecoute... Si tu penses qu'il vaut mieux tout arrêter maintenant, tu peux le faire. Mais crois-tu seulement qu'il te laissera vivre après? Que tu pourras fuir ou rester sans craindre pour ta vie à chaque pas que tu feras? Et tes amis, ta famille, ne craindras-tu pas pour eux? La voix de l'inspecteur pénètre les oreilles de son supérieur comme autant de balles prêtes à l'achever. Chaque propos le fait tressaillir et se liquéfier toujours un peu plus.
- Comment faire alors? Que faire?
- Je ne sais pas... Marquant une pause, il termine sa phrase en disant Si encore on savait qui il était réellement.

Quelques heures plus tard, le commissaire pénètre dans la bibliothèque de la ville. Après avoir présenté son badge de policier, il descend dans les archives.
L'inspecteur quant à lui s'éloigne du poste de police et se dirige vers les bas-fonds de la ville. Son motif officiel est qu'il doit rendre visite à ses indics concernant l'artiste de la tripaille.
L'enfant continue d'errer dans les rues. Ce qu'il a vu la veille l'empêche de se reposer, le fait tressauter à chaque fois qu'il pense reconnaître les assassins de la femme. A défaut de savoir lire, il comprend vite. Et il a su faire très rapidement le lien entre la scène à laquelle il a assisté et l'événement rapporté par les journaux et les discussions. Bien qu'il ait l'intime conviction qu'il n'existe pas un artiste de la tripaille, mais deux, il ne sait pas à qui en parler. Ses amis ne le croiraient pas, les adultes ne l'écouteraient même pas, ils auraient trop peur d'attraper des puces ou de se faire détrousser leur argent.

La nuit tombe sans que personne n'ait découvert qui était l'assassin, sans que l'enfant n'ait trouvé à qui se confier.
Les deux policiers se retrouvent peu après que la cloche de l'église ait sonné vingt et une heure. L'enfant quant à lui a trouvé où dormir, le prêtre n'ayant pas osé lui fermer la porte de l'église.
- Tu as bien noté l'adresse?
- Evidemment. Il a été très clair.
- Il est bientôt l'heure et je ne vois pas... Le jeune homme se tait à l'instant même où des cris d'homme et de femme éclatent dans une des maisons de la rue. Les lumières s'y allument, les unes après les autres à mesure que les voix descendent dans la maison. Puis, tout à coup, une femme sort en criant sa haine pour son mari adultère et fainéant. Ce dernier claque la porte derrière elle tout en l'insultant de toute sa grosse voix virile.
Les deux complices observent la scène, légèrement surpris de voir que l'information qui leur avait été donnée était aussi précise. Discrètement, ils suivent la femme jusqu'à l'intersection qui leur a été signalée. Puis, ils se mettent à courir, en tentant de faire le moins de bruits possible. Lorsque la femme entend leurs bruits de pas, elle s'élance elle aussi. La course n'est pas longue puisque rapidement les deux hommes la rattrapent et la jettent au sol. La baillonant d'une main, le plus jeune égorge la femme tandis que le plus vieux fait pénétrer son couteau dans le côté droit de son ventre. Ils la retournent et le couteau fait sortir une grande quantité de liquides visqueux et nauséabonds. La femme continue de se débattre tant bien que mal, mais déjà la lame de son bourreau accompagne sa main à l'intérieur de son corps. Il en extrait cœur et poumons, puis les enlacent avec les intestins dans le but de former un bouquet ignoble et barbare.
Tout à leur extase et à leur volonté de faire parfaitement ce qui leur a été demandé, les deux hommes mettent un certain temps avant de remarquer un détail. Aux liquides qui s'écoulaient ou giclaient de ce ventre torturé venait de s'ajouter une minuscule petite masse de chair. Surpris, les deux tueurs se regardent et s'interrogent du regard. Sans un mot, ils achèvent la femme et s'enfuient en courant.
Essoufflés, ils se déshabillent dans les ténèbres d'une petite ruelle perdue. Là ils se changent et mettent leurs habits dans un sac qu'ils s'empressent de brûler.
Reprenant leurs esprits le plus jeune des deux secouent son aîné.
- Tu le savais qu'elle était enceinte? Sa colère perçait dans sa voix.
- Non. Mais je pense qu'il a dû écrire cet ordre voilà un certain temps déjà. Elle a dû tomber enceinte entre deux...
- Si c'est vrai, c'est encore pire! Il nous paie pour faire des choses dont il n'est même pas sûr...
- S'il était si peu sûr de lui, comment aurait-il pu être si précis en ce qui concerne l'heure et le lieu?
- Je m'en fous, j'arrête! Je vais tout mettre en oeuvre pour découvrir son identité! Et de là, il ne pourra plus jamais nuire à qui que ce soit...
L'autre ne relève pas, ne cherche pas à contredire son compagnon.

Dès le lendemain, les journaux mettent à nouveau le crime de la nuit en première page. L'enfant quitte l'église après avoir discuté avec le prêtre. Ce dernier lui a conseillé d'aller au poste de police pour y faire sa déclaration.
Arrivé sur place, on le conduit vers un policier qui dès l'instant où l'enfant se met à parler, le coupe pour le diriger vers le bureau de son supérieur.
Le front baissé, le commissaire travaille sur un livre qu'il a emprunté à la bibliothèque. Lorsque la porte se referme derrière l'enfant et qu'il relève le front, le nouvel arrivé se trouve instantanément très mal à l'aise. Il se met à trembler et à suer abondamment.
Le policier le regarde pressé d'en finir.
- Oui, que me veux-tu jeune homme?
- Me..me..me...Monsieur..J...J....J.
- Tu es bègue?
Secouant la tête l'enfant se met à se tordre sur lui même comme s'il avait une envie pressante. Le policier le laisse sortir, surpris d'avoir assisté à ce petit manège. Lorsque l'enfant referme la porte et s'éloigne précipitamment, l'homme reprend sa lecture.
Il cherche à trouver qui est leur commanditaire. Il s'est fait piégé voilà plusieurs mois par un homme mystérieux prêt à révéler ses pires secrets. Depuis, le temps passant, il s'est retrouvé dans des situations toujours plus affreuses et incroyables. Jusqu'à celle de la veille.
Regroupant les meurtres et les scènes du crime, il ne parvient pas à donner un sens aux commandes de son chef. Les victimes n'avaient rien en commun, ne se connaissaient pas et ne connaissaient que très rarement des personnes en commun. Alors pourquoi les tuer? Si encore le meurtrier agissait seul, ils auraient pu croire qu'il était malade. Mais là, il leur envoyait à chaque fois une feuille avec l'ordre de mission. Donc les victimes étaient choisies, précisément définies...
Le commissaire avait déjà essayé de trouver la solution à cette énigme quelques semaines plus tôt, mais la mort de ses deux vieilles tantes l'avait dissuadé de continuer. Le meurtrier était trop bien informé sur leurs vies à lui et son compagnon d'infortune. Si son secret venait à être révélé, qui sait combien de personnes innocentes mourraient. Si le commissaire et l'inspecteur cherchaient à regrouper leurs proches pour les protéger, comment réagirait le meurtrier? Pouvait-il avoir d'autres complices au sein de la police? Prendre ce risque serait trop dangereux... A nouveau, il sentait le désespoir l'envahir.
Parler avec l'enfant aurait pu être reposant.
Il se relève, ouvre la porte de son bureau et demande si quelqu'un sait où est passé l'enfant. Personne n'a la réponse.
Déçu, il retourne s'asseoir à son bureau.

L'enfant court à nouveau dans les rues et les ruelles de la ville. Il court à perdre haleine. Il veut aller le plus vite possible pour retrouver la protection de l'église et de Dieu. Il veut parler au prêtre et lui dire ce qu'il sait, ce qu'il croit. Il y arrive plus rapidement que jamais et tombe nez à nez sur le prêtre. Ce dernier le fait pénétrer dans la sacristie et lui sert un verre de vin pour le calmer. Puis il écoute l'enfant, attentivement, comme s'il était son propre fils. Ce qu'il entend le sidère, il fait signer l'enfant, lui fait jurer sur la bible de ne pas mentir, mais rien n'y fait, l'enfant reste persuadé de ce qu'il a vu, de ce qu'il dit et rapporte.
Le prêtre est mal à l'aise. Il doit trouver la meilleure solution à ce problème.

Le soir tombe à nouveau sur la ville. Les deux policiers sont ensemble, ils marchent dans la rue, s'étant donné rendez-vous plus tôt pour parler de l'affaire de la veille. L'inspecteur montre son dernier ordre de mission à son partenaire. Il y est écrit qu'il doit se débarrasser au plus vite de ce jeune homme devenu trop dangereux. Le commissaire recule de quelques pas et demande à son compagnon ce qu'il compte faire. L'autre lui explique calmement qu'il n'irait pas tuer un policier et qu'ils devaient faire vite s'ils voulaient que l'autre ne s'en prenne pas à leurs familles et leurs proches.
Se dirigeant malgré tout vers leur lieu de rendez-vous, ils avancent sans un bruit, tous les deux mal à l'aise. Qu'allait-il se passer, qu'allaient-ils devenir?
Le jeune homme relâche son attention un moment, il avance quelques pas plus vite que son compagnon. C'est à cet instant précis qu'il reçoit un coup dans la nuque. Le froid l'envahit instantanément, rapidement suivi d'une vague de douleur incroyable descendant tout le long de sa colonne vertébrale. Ses membres l'abandonnent tandis que ses yeux et son cerveau assistent à la chute de son corps. Il sent un torrent de sang quitter son corps en un puissant geyser dans sa nuque, mais ne peut rien faire pour l'endiguer.
L'autre policier commence à s'affairer dans son dos. Il lui déchire sereinement les habits, puis fend la peau de chaque côté de la colonne vertébrale. Par de nombreux coups secs, il détache les côtes de la colonne. Rapidement elles se détendent et s'écartent. Permettant ainsi au meurtrier de fouiller le corps de sa victime. Ce dernier prend à pleines mains les intestins de sa victime et les enroulent autour des côtes. Il agit précisément, médicalement.
L'autre perd peu à peu pied avec la réalité. La souffrance est inexistante seule la chaleur moite dans sa nuque et le froid dans son corps lui font comprendre qu'il est dans la réalité.
L'autre se relève et s'abaisse face à la tête du jeune mourant.
- Je sais, je t'avais promis de ne pas t'attaquer. Mais comprends moi... Depuis le temps qu'on travaillait ensemble... A aucun moment tu n'as pris de plaisir dans ce que nous faisions. Tu sais pourquoi ton prédécesseur est parti? Non je pense... Et bien pour les même raisons que toi. Il n'était pas capable de résoudre une affaire. Dans ton cas, c'est différent. Tu es le point d'orgue. Je pense que l'artiste de la tripaille ne fera plus parler de lui ici durant longtemps. Tu sais ce qui me surprend plus que tout? C'est qu'à aucun moment tu n'as remis en question les informations que je te donnais. A aucun moment tu n'as songé à gardé un de nos ordres de missions pour le comparer avec mon écriture. A aucun moment tu n'as cherché à faire des rapprochements avec moi même. Tu n'as pas cherché assez loin et voilà où tu en es... Tu espérais être un aigle, voilà ce que je t'offre. La mort en aigle.


Quelques semaines plus tard....
Un nouveau commissaire arrive en ville. Il apprend que son inspecteur, principal inculpé dans l'affaire de l'artiste de la tripaille a disparu. Pourtant, des documents retrouvés dans le bureau et au domicile de l'ancien commissaire mettaient en cause ces deux derniers dans différentes affaires d'homicides. Le témoignage d'un enfant retrouvé mort deux jours plus tard accusait l'ancien commissaire et l'inspecteur.
Différentes équipes d'enquêteurs recherchent le fuyard, mais sans succès.
Qui sait où il est parti? Qui sait qui il est? Qui sait si dans une ville dans un autre pays un "artiste de la tripaille n'a pas fait son apparition"?


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